Herminia

L’histoire d’une femme, ma mère, et de ce qui nous précède.

Pour que cette histoire ne disparaisse pas

Herminia est un livre différent de mes autres ouvrages. Je ne l’ai pas écrit d’abord pour raconter une histoire, mais pour ne pas en perdre une. Herminia était ma mère.

Avec elle disparaissait peu à peu la mémoire d’un monde : celui de ses parents italiens partis presque sans rien pour l’Algérie au début du XXe siècle, de leurs années de travail, de leurs difficultés à trouver leur place dans un pays dont ils ne connaissaient ni la langue ni les usages, puis de leurs enfants nés entre plusieurs cultures. Le livre remonte donc bien avant la naissance d’Herminia. Pour comprendre une personne, il faut parfois commencer par ceux qui l’ont précédée.

Giovanni et Catarina viennent d’un village pauvre d’Émilie. L’Algérie représente pour eux moins un rêve qu’une possibilité : celle de construire ailleurs une vie devenue difficile en Italie. Ils y découvrent le travail, l’immigration, la différence sociale et religieuse, la langue étrangère, mais aussi la possibilité, lentement conquise, d’offrir à leurs enfants ce qu’ils n’avaient eux-mêmes presque pas connu : l’instruction.

C’est là que commence véritablement l’histoire d’Herminia.

Fille d’immigrés italiens, née dans une famille modeste, elle comprend très tôt que l’école peut lui ouvrir les portes que son origine et sa condition sociale tendent au contraire à refermer. Elle travaille, réussit, poursuit. Chaque étape semble devoir être la dernière ; chacune devient le point de départ de la suivante.

Il lui faut parfois lutter contre des obstacles qui paraissent aujourd’hui difficilement concevables. On tente ainsi de lui expliquer qu’une « fille d’immigrés » n’a pas sa place dans les études réservées à une autre classe sociale. Lorsqu’elle réussit brillamment, on lui demande même de rester discrète pour ne pas froisser les familles plus établies dont les filles ont échoué.

Herminia ne se révolte pas bruyamment. Ce n’est pas sa manière. Elle avance.

L’école normale, puis le concours de Normale Supérieure à Fontenay-aux-Roses deviennent progressivement des objectifs qui paraissent démesurés pour une jeune fille partie de si loin. Lorsqu’elle est finalement admise, sa réussite dépasse sa seule personne : elle devient celle d’une famille entière qui, en une génération, est passée de l’émigration et de la pauvreté à l’une des institutions les plus prestigieuses de l’enseignement français.

Mais je ne voulais pas faire d’Herminia une héroïne de légende, ce qu'elle n'aurait pas voulu. Je voulais retrouver une femme réelle, avec sa rigueur, sa volonté, ses convictions, ses fragilités et cette manière très particulière de considérer que ce qui devait être fait devait simplement être fait.

Le livre s’appuie sur des personnes réelles, des souvenirs familiaux et les traces qui subsistent. Lorsque ces traces deviennent insuffisantes, certains passages sont romancés — non pour transformer la famille en légende, mais pour redonner un peu de chair à ce que le temps a laissé incomplet.

Herminia est donc le portrait de ma mère. Mais c’est aussi l’histoire de ses parents, de l’immigration italienne, de l’Algérie dans laquelle elle a grandi, de l’école comme moyen d’émancipation et, plus simplement, de ce que chaque génération reçoit de la précédente avant de le transmettre à la suivante. J’ai écrit ce livre pour que mes enfants et mes petits-enfants sachent d’où ils viennent.